L 'an 2003 restera à jamais son annus horribilis. Tout s'y met: le cabinet de chasseur de têtes qu'il a créé subit un redressement fiscal écrasant et finira par déposer son bilan. Sa fille adoptive Clémence fait deux tentatives de suicide, «et encore, dit-elle, les TS, c'est pas le plus grave. J'ai vraiment pété un câble». L'enfer. Et finalement, Max Vermote, 64ans, replonge dans son éthylisme récurrent quand il déprime. Ce n'est pas la première fois. Ç'est même arrivé périodiquement dans sa vie. Il a malgré cela mené brillamment une carrière de DRH pendant quinze ans chez Bouygues, puis dirigé la branche française d'une société internationale pendant sept ans avant de créer sa propre entreprise de consultant. Mais cet été 2003, il est dépassé. Colères violentes avec son entourage, brutalités contre son épouse. Clémence tyrannise son monde. Monsieur cède souvent, Madame proteste de temps en temps et se réfugie dans l'alcool. Bref, la famille est en crise. La police intervient à maintes reprises dans la belle villa de Vaucresson. Parfois à la demande des voisins, affolés par les disputes du couple. Une fois même à la demande du père qui veut empêcher les bruyants copains de sa fille de repartir au volant. Une autre, fin juillet, Madame porte plainte pour coups. Des poursuites judiciaires sont engagées. Le 27 juillet, premier internement: «La police est arrivée en force. Ils ont sauté par-dessus les haies, et cinq minutes après j'étais menotté», raconte-t-il. Tous les fusils et couteaux de chasse qu'il collectionne sont confisqués et Max Vermote est interné «à la demande d'un tiers ». Il restera trois semaines. A peine sorti, la spirale recommence: alcool, disputes, coups. Le 25août, il est placé sous contrôle judiciaire pour violences conjugales. Mais le 3 septembre, il récidive. Au cours d'une dispute avec sa fille, il tire un coup de feu en l'air dans le plafond. Cette fois, il est placé en internement d'office à l'hôpital Paul-Guiraud de Villejuif. Avec interdiction de voir sa femme et sa fille. Pendant deux mois, chacun reprend ses esprits. Dans un premier temps, l'hospitalisation casse un engrenage inquiétant. Lui-même reconnaît à demi: «Je souhaitais me faire admettre à Saint-Antoine où j'avais déjà été soigné.» Reste à en sortir.
L'avis du psy détourné Le 3 novembre, le psychiatre qui le suit à l'hôpital constate que l'hospitalisation ne se justifie plus. Les violences exercées? Elles relèvent du pénal. Le docteur Lascar, chef du service psychiatrie de Paul-Guiraud, renouvelle cet avis encore plus nettement en décembre et janvier en demandant «l'abrogation de l'arrêté d'internement». Malgré cela, la préfecture renouvelle l'hospitalisation d'office «vu le certificat médical du 5 janvier attestant qu'il y a lieu de maintenir la mesure d'hospitalisation de Max Vermote». Le docteur Lascar s'indigne: «Le certificat médical du 5janvier dit exactement l'inverse. L'avis motivé du psychiatre est détourné de son sens», écrit-il. L'avocat de Max Vermote, MeFrancis Arragon, tente une explication: «Nous sommes dans les Hauts-de-Seine. La préfecture vit encore sous le traumatisme de Richard Durn, ce déséquilibré qui a tiré sur le conseil municipal de Nanterre. J'ai pensé que la justice serait plus sereine. » Et il saisit le juge des libertés et de la détention (JLD) qui peut statuer sur les internements psychiatriques. Deux experts sont désignés et l'audience renvoyée au 27janvier. Entre-temps, le «patient » reste enfermé. Et interdit de visite. Mais il est confiant. Les conclusions des deux experts choisis par le juge, les docteurs Dubec et Mahé, sont sans réticence: «Son état mental au jour de l'examen permet d'accorder sa sortie. » Le docteur Lascar redemande «l'abrogation de l'arrêté d'internement». Aussi sont-ils stupéfaits lorsque le juge rend sa décision le 6février. «Le rapport démontre à l'évidence que les experts n'ont su (sic) consulter les documents médicaux de manière exhaustive ni solliciter les renseignements qu'ils auraient dû se faire communiquer.» Lesquels? Le juge cite des condamnations antérieures pour conduite en état d'ébriété. Le docteur Coutanceau -qui a examiné Max Vermote lors de sa première hospitalisation en juillet - en prend aussi pour son grade: «N'étant pas à une contradiction près, le psychiatre écrit page7: on retiendra l'altération du discernement pour conclure page8 à l'absence de ladite altération. » Des incapables, ces experts. Et le magistrat livre son propre diagnostic: «Le discours de M.Vermote est manipulateur. Il souhaite une judiciarisation des faits, la justice, comme chacun le sait, étant spécialisée dans les troubles psychiques.» Curieusement, le juge demande l'audition de Madame et Mademoiselle, convoquées le 3mars. Entre-temps, le très patient reste enfermé. Et toujours interdit de visite.
Le juge hors saisine Devant le juge, mère et fille disent leur souhait de voir revenir leur mari et père. Mais le juge des libertés ne les croit pas. «Lorsque j'ai lu son ordonnance du 30mars, j'ai pensé que c'était lui, le fou, raconte Clémence. Il dit qu'on ment parce qu'on ne le regarde pas dans les yeux.» Le juge écrit en effet: «La sincérité des témoins peut être mise en doute s'agissant de personnes attestant sans jamais regarder leur interlocuteur dans les yeux. » Et il relève des contradictions entre le souhait de Madame de voir son mari revenir et ses déclarations dans ses plaintes. Des menteuses, ces dames. Et le juge exige qu'elles fournissent leur propres dossiers médicaux: les cures de désintoxication de la mère, les TS de la fille. «Le juge est totalement en dehors de sa saisine, s'insurge Me Arragon. Il est hors la loi. Au sens propre. » L'avocat se décide à faire appel. «Mais comment faire appel d'une non-décision. Le juge ne se prononce pas sur le maintien ou pas de la mesure d'internement. Il demande toujours autre chose. Et entre-temps mon client reste enfermé. »
Un déni de droit reconnu Le 30 avril, les dossiers médicaux de Madame et Mademoiselle dûment envoyés, le juge continue à biaiser. Il se déclare «dessaisi par l'appel » et décide qu'il convient d'attendre la décision de la cour d'appel. L'audience en appel est prévue le 14mai, mais il y aura délibéré. Encore un mois? Peut-être deux? Max Vermote est désespéré, sa famille aussi. Et puis le 14mai, miracle: c'est l'avocate générale elle-même qui fait le procès de cet internement abusif. Max Vermote n'en croit pas ses oreilles. «Elle a parlé de déni de droit. Elle a dit que le juge des libertés avait fait un abus de pouvoir. Qu'elle était personnellement scandalisée. Que ma situation était intolérable. Je me suis dit : c'est trop beau, dans la deuxième partie, elle va m'éreinter. » Mais non. Dès le lendemain, le régime de détention change: M.Vermote obtient des permissions pour aller voir sa famille. Et finalement sans attendre la décision de la cour d'appel le 17 juin, la préfecture annule l'arrêté d'internement. Max Vermote est libre. Mais bien abîmé. Il veut partir, quitter ses voisins et même la France. Sa belle maison où la famille a vécu vingt ans est à vendre. Catherine Erhel
Catherine Ehrel |
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